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CONFÉRENCES |
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| Il ne s'agit pas du texte "in extenso" des conférences mais seulement d'un résumé. | ||||
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NOTES : Pas de résumé concernant les conférences sur Anselme Mathieu (26 novembre 2002) Frédéric Mistral (27 novembre 2003 et 14 mars 2006), et Théodore Aubanel (20 février 2007). Vous trouverez une étude sur ces 3 poètes dans la page : Les "Primadié". |
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LA VIE EN PROVENCE À L' ÉPOQUE DE Frédéric MISTRAL |
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Les Provençaux ont du, seuls, conquérir leurs terres, patiemment, à longueur de siècles, avec les moyens techniques les plus rudimentaires. La Camargue, royaume du sel et des étangs, terre des salicornes et des roseaux, était le lieu de joutes perpétuelles entre la terre et les eaux (mer et Rhône). Le relief montagneux, quant à lui, imposait des modes différents de vie et d'exploitation du sol. Les eaux de ruissellement, les torrents emportent la terre arable. Souvent la déclivité est si forte que le cheval ou le mulet tracent à grand peine les sillons. Enfin, plus haut, dans la partie alpestre, la rudesse du climat et du relief rendent le labeur particulièrement pénible.
Un peu partout, sur le versant des
collines ensoleillées on trouve encore les "bancau" qui sont des murs
de pierres destinés à contenir la terre. Chaque mas porte un nom distinctif et caractéristique : lou Mas du Juge, lou Mas Crema... Le type classique se compose d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage. En bas, la salle commune qui sert, à la fois, de salle à manger et de cuisine, le cellier, l'écurie, les remises, l'étable. Au dessus, les chambres et le grenier à foin. L'ameublement est essentiellement fonctionnel : autour de la trilogie du pain : la mastro (pour pétrir), lou tamisadou (pour la réserve et le blutage de la farine), la paniero (pour conserver le pain entre 2 cuissons) s'ordonne le reste du mobilier : table, bancs, crédence ou glissant selon la région, ainsi que de petits meubles utilitaires : lou verriau (verrier), l'estagnié (pour les ustensiles en étain), la saliniero (boite à sel), la fariniero (pour enfariner le poisson tout en conservant le surplus de farine). Dans l'épaisseur des murs des placards pour ranger la terraio (vaisselle en poterie), les dourgo (cruches à 2 anses), les tians (plats de terre), les gerlo (jarres pour conserver l'eau et l'huile). Dans les chambres un grand lit garni d'une paillasse, une armoire à linge (apportée en dot par l'épouse), le brès (berceau) et l'indispensable quèli (pot de chambre). Le confort est à peu près inconnu : seule la salle commune est chauffée par un grand feu de cheminée qui sert aussi pour la cuisine. L'éclairage est assuré par un calèu (lampe à huile) suspendu à une tige de roseau. Des lieux d'aisance très rudimentaires sont situés à l'extérieur des maisons. La structure familiale est puissante : le père, est le maître incontesté de la maison. Il est le possesseur de la terre et règne, certes, sur les membres de sa famille, mais aussi sur les valets, sur les laboureurs, les moissonneurs, en un mot sur tout le personnel permanent ou épisodique d'un mas, qui, dans une certaine mesure, est incorporé à la famille elle même. C'est à la même table que viennent s'asseoir, les travaux terminés, le maître, ses enfants et ses serviteurs. Les femmes selon l'usage prennent leur repas debout, à l'écart, et ne boivent pas de vin car "l'aigo fai veni poulido" (l'eau fait venir jolie). Si la nourriture est généralement abondante, les conditions de vie sont des plus rudimentaires. En pleine saison, on travaille jusqu'à 16 et 18 heures par jour. Les gages d'un valet de ferme ne dépassent pas 250 francs pour l'année. Quelque soit l'importance d'un mas, son personnel varie selon les saisons. A l'époque des moissons et des vendanges, quelquefois aux olivades, des journadié (hommes ou femmes, loués à la journée), ou des mesadié (loués au mois) assurent les gros travaux des champs car les ràfi (valets de ferme), les carretié (charretiers), les pastre (pâtres) n'y suffiraient pas.
De mars à décembre, chaque mois apporte son lot de travail. Cependant, si les
hommes travaillaient dur, ils savaient aussi s'amuser avec peu de chose.
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L'ARLÉSIENNE |
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La première représentation de la pièce fut donnée le 1er octobre 1872, au Théâtre du Vaudeville. Ce fut un désastre ! Pour Bizet les choses s'étaient tout aussi mal passées. Prématurément disparu à l'âge de 37 ans en 1875, il ne pourra malheureusement pas jouir de l'immense succès que connaîtra la reprise de la pièce, et notamment sa musique, 13 années plus tard, en 1885, au Théâtre National de l'Odéon. |
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Comment l'idée de l'Arlésienne est-elle venue à Daudet ? Pour répondre à cette question, il faut remonter aux années 1850 - 1860. C'est à cette époque que Frédéric Mistral et Alphonse Daudet se lient d'amitié et les deux amis se retrouveront souvent à Maillane, petit village au pied des Alpilles, où demeure le poète. Le frère aîné de Frédéric avait deux fils : François et Joseph-Louis, qu'il envoya à Béziers, à l'École Saint Dominique, pour y faire leurs études secondaires. C'est là, à Béziers, que François va rencontrer une jeune fille de bonne famille, Philippine Cauffopé, dont il va devenir éperdument amoureux. Le mariage fut même envisagé en 1861. De prime abord la famille Mistral est plutôt réticente : on eût préféré une fille de la campagne. Finalement le père Mistral consent et souhaite avoir des renseignements sur la jeune fille et sa famille. Ils sont excellents et la date du mariage est fixée. C'est alors que des renseignements avec preuves manuscrites, en complète contradiction avec les premiers, parviennent au Mas du Juge. Ces preuves ce sont des lettres que la jeune fille avait écrites à un autre amoureux après sa rencontre avec François. C'est la rupture. Mais la douleur de François n'en était pas moins grande. Lui le plus gai, le plus vigoureux garçon du village, devenait soucieux et maigrissait. Si bien que sa famille était prête à tout oublier et à accepter le mariage. Mais François mettant son honneur plus haut que son amour, refusait le sacrifice de ses parents et, quoique n'oubliant pas Philippine, il parut reprendre quelque goût à la vie. Puis arriva ce jour fatidique du 7 juillet 1862. Ce jour là, à l'aube, les cris d'une femme désespérée s'élèvent d'un mas. C'est le Mas du Juge. Elle est en larmes et serre dans ses bras le corps inerte de son fils François. Le malheureux venait de mettre fin à ses jours en se jetant par la fenêtre du grenier. Il venait de succomber au mal d'amour. Daudet mis au courant par son cousin Timoléon Ambroy qui habitait le château de Montauban, près de Fontvieille, et, sans doute, par Mistral lui-même, des circonstances de ce drame, en fut vivement frappé et les fixa dans un coin de sa mémoire. Le 31 août 1866, paraissait dans l'Evénement de M. Hippolyte de Villemessant, le troisième récit de celui qui signait Marie-Gaston, pseudonyme du duo Paul Arène Alphonse Daudet. Cette lettre intitulée : A Melle Navarette, rue du Helder, devait figurer plus tard, en 1869, dans le recueil des Lettres de mon moulin, sous le titre de L'Arlésienne. Ce conte est le récit fidèle du drame de Maillane. Toutefois, Daudet y apportera une touche personnelle. Presque quatre années s'étaient écoulées depuis le drame lorsque Daudet vint passer quelques jours chez le cousin Timoléon. Au cours de son séjour une partie de chasse est organisée en Camargue. A-t-il reparlé avec Timoléon du drame de Maillane ? Toujours est-il que cette histoire, une nouvelle fois, occupe son esprit. Mais tout cela reste encore très flou. Et voilà que le hasard intervient : Un soir, il entend deux femmes appelant par son prénom, et d'une façon angoissée, un enfant attardé dans les champs. Pour l'homme de théâtre c'est aussitôt l'illumination : d'un seul coup le scénario de sa future pièce lui apparaît, et même les personnages et des scènes entières dans leur décor. "L'idée, a raconté son fils Léon, en était venue à Alphonse Daudet, par deux voix de femmes, l'une haute, l'autre grave, appelant les mains sur les yeux «Frederi...», à l'entrée de la Camargue, au soleil couchant" et il lui expliqua ce qu'il avait alors ressenti : "A ce moment-là, toute ma pièce se dessina dans mon esprit ; cela dura quelques secondes, mais je vis la cuisine de Castelet (nom du mas où se déroule la pièce) ; je vis l'atmosphère de soucis, de chagrins, puis d'angoisse pressant de toutes parts l'amour maternel dans le personnage de Rose Mamaï, laquelle m'apparut en même temps. Bref, quand je repris mon chemin dans la Camargue crépusculaire, toute mon oeuvre était construite dans ma tête et je n'eus plus qu'à me la dicter à moi-même". ***
A propos de la pièce : elle a mis six ans à naître depuis l'intuition éblouissante du Vacarès et la naissance du personnage de Vivette en 1866 jusqu'à l'achèvement de celui de Balthazar à la fin de 1871. Elle comporte 3 actes, 5 tableaux et 12 personnages : Rose Mamaï : sa belle fille, la mère de Frederi et de l'Innocent Frederi : c'est autour de lui que gravitent les autres. Il n'apparaît qu'à la scène 4 de l'acte II. Balthazar, le berger. Il est le sage de la pièce. Vivette : c'est la filleule de Rose et la petite fille de la mère Renaude. Depuis sa plus tendre enfance elle amoureuse, en secret, de Frederi. l' Innocent : Il est né neuf mois après la disparition du père. Rose ne s'est jamais intéressée à cet enfant "posthume". Il est en réalité plein de richesses. Patron Marc : c'est le frère de Rose. Il est marinier à Arles. C'est un joyeux luron imperméable à ce qui se passe sous ses yeux. Il est flanqué d'un matelot qu'il appelle son équipage. Mitifio : Il est gardien de chevaux. C'est le messager du malheur. La mère Renaude : C'est la femme de l'ancien patron de Balthazar dont se dernier était follement amoureux. Amour très pur apparemment partagé. Plaçant son honneur au dessus de son amour il s'en va et se présente au Castelet pour y être embauché. Un valet et une servante.
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ALPHONSE DAUDET |
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Alphonse Daudet ! Qui, encore de nos jours, ne connaît pas les Lettres de mon Moulin, dont certaines ont été portées à l’écran par Marcel Pagnol. Qui ne connaît pas Tartarin de Tarascon, Le petit Chose ? pour ne citer que les œuvres les plus connues. Qui, enfin, ne connaît pas l’expression : "C’est l’Arlésienne ? "
Nîmes, ce 13 mai 1840, 2 heures du matin, Louis, Marie, Alphonse vient de naître. C’est un seizième enfant. Il est chétif. Aura-t-il plus de chances de survie que ceux qui l’ont précédé ? Treize sont déjà morts en bas âge. Il n’en reste que deux qui ont survécu : Henri, huit ans, et Ernest, bientôt trois ans. Adeline Daudet, sa mère, ne pouvant l’allaiter l’envoie, peu après sa naissance, dans le petit village de Fons, chez une robuste paysanne (Mme Garimond) qui vient d’avoir une petite fille, et pourra ainsi partager son lait. Malheureusement, outre sa faible constitution, le petit Alphonse a une infirmité qui restera longtemps méconnue. En fait, il est presque aveugle tant sa vue est défectueuse. Dès que l’enfant est sevré, ses parents viennent le reprendre. Mais très vite il dépérit. On l’envoie de nouveau à la campagne. C’est donc à Bezouce, petit village proche de Nîmes, que l’enfant va vivre, de trois à six ans, chez les Trinquier. C’est ainsi qu’il apprend à aimer les moeurs simples des paysans. Il s’initie aussi à leur langue, la seule parlée alors dans les villages. Ces années seront pour lui la période la plus heureuse de sa vie. Alphonse a maintenant six ans. Il revient vivre dans sa famille. Henri, son frère aîné, est déjà un adolescent qu’Alphonse verra peu et qui mourra à l’âge de 24 ans. Ernest, qui a neuf ans, est plus près de lui et va commencer à jouer son rôle protecteur de frère aîné. En effet, les parents s’occupent très peu de leurs enfants. D'ailleurs le ménage n'est pas très uni. Si Adeline est une personne douce, effacée, perdue dans ses lectures romanesques et ses prières, Vincent, le père, est un homme fort, au physique avantageux. Il n’avait vu dans cette union qu’un moyen de s’élever dans la société nîmoise, en épousant la fille d’un riche courtier. Alphonse est envoyé chez les Frères de la Doctrine Chrétienne, avant d’être placé dans un autre établissement, en qualité d’externe, l’Institution Canivet. Nous voici au début de l’année 1849. La crise du textile d’une part, les mauvaises affaires du père d’autre part, vont conduire à la vente de la fabrique et au départ de la famille pour Lyon. Ils logerons au 3e étage d’une vieille bâtisse. Quelle dégringolade pour ces anciens bourgeois !
Puis, les parents se
décident à demander une bourse pour leur admission au lycée Ampère. Alphonse est un élève brillant, mais son énorme myopie le gêne beaucoup, et son professeur ne manque pas une occasion de l’humilier. Il feint aussi de ne jamais se souvenir de son nom et l’appelle alors : « Eh ! vous, là-bas, le petit chose ! » Alphonse n’oubliera jamais. Au début 1856, c’est la ruine totale. Pour survivre, il faut se séparer. Alphonse obtient un poste de surveillant au collège d’Alès. Mais face à de nombreuses difficultés il va chercher ailleurs des compensations. Il se rend de plus en plus souvent au café, et commence à fréquenter les guinguettes louches. Puis un jour, Alphonse est le triste héros d’un scandale. Il est renvoyé du collège. Ne sachant où aller, Alphonse ne trouve qu’une solution : rejoindre Ernest à Paris.
Ernest est là, fidèle au rendez-vous, si heureux de revoir son frère. C’est à l’hôtel du Sénat qu’ils vont devoir vivre désormais tous les deux, dans une chambre étroite et mal meublée. Là, il fera la connaissance de Léon Gambetta et de quelques jeunes gens qui vont l’entraîner dans un monde nouveau pour lui, celui du journalisme et de la bohème. Avec ces nouveaux amis, Alphonse, dont le principal souci est de devenir un grand poète, va fréquenter les cafés où se retrouvent les jeunes intellectuels, les artistes, et des femmes attirées par cette bohème artistique et littéraire. Il y fait rapidement la connaissance de Marie Rieu, qui, malgré son jeune âge, a un lourd passé de galanterie derrière elle. Cette liaison, qui va durer pendant des années, sera toujours tumultueuse. Alphonse continue à vivre avec son frère, mais, désormais, il fréquente les salons de quelques vieilles dames en vue. Là, debout devant la cheminée, d’une voix méridionale, il récite ses poèmes. Au mois de mars 1859, Alphonse Daudet rencontre Frédéric Mistral venu à Paris présenter son poème Mireille à Lamartine. Une grande amitié va naître entre eux et ils se retrouveront très souvent à Maillane. En novembre 1860, Alphonse entre, en qualité de secrétaire au service du duc de Morny, demi-frère de l’Empereur et Président du Corps Législatif.
Et maintenant qu’il a une situation, qu’il est à l’abri des soucis financiers, c’est sa santé qui flanche. Le médecin diagnostique un épisode tuberculeux et lui prescrit un départ immédiat vers le soleil. Ce sera l’Algérie (19 déc. 1861 – 25 fév. 1862). Quelques mois après son retour à Paris, son état de santé se dégrade à nouveau. Il retournera vivre au soleil : en Corse (déc. 1862 à mars 1863). Durant ces deux séjours, Alphonse fera ample moisson de souvenirs pour de futurs contes.
Se souvenant que des cousins habitaient Fontvieille, il décide d’aller leur faire une visite. L’accueil de la famille est chaleureux, et Alphonse tissera des liens fraternels avec l’un des frères : Timoléon qu’il appellera toujours Tim. Ce séjour à Maillane va être marqué par un autre événement important pour son œuvre : la découverte de "son" fameux moulin. L’année 1865 se termine, pour Alphonse, sur deux évènements importants. Tout d’abord, il quitte son emploi au Corps Législatif pour ne plus se consacrer qu’à la littérature. Et, au même moment, il fait la rencontre de Julia Allard. C’est une jeune fille de bonne famille, une jeune intellectuelle qui a déjà publié quelques charmants poèmes, qui brode et fait de la tapisserie. Le mariage a lieu, le 29 janvier 1867. Le couple aura trois enfants : Léon, Lucien et EdméeC’est à Champrosay, dans la propriété de sa belle famille, que Daudet apprend la déclaration de guerre. Ce triste jour de juillet 1870, Alphonse se brise le péroné. Il est furieux d’être immobilisé par ce stupide accident. Bien entendu, avec son énorme myopie il n’a jamais été incorporé dans l’armée. Cependant, dans la situation actuelle, on accepte tout le monde. Il s’engage immédiatement et se retrouve affecté dans la Garde Nationale. Chaque fois qu’il le peut, il file aux avant-postes où il prend de nombreuses notes. Il est fait chevalier de la Légion d’Honneur.
L’année 1872 sera une succession d’échecs. Ses pièces de théâtre tout comme ses romans ne rencontrent aucun succès. Que faire maintenant ? Il s’est cru écrivain, auteur dramatique. Il s’est trompé. Il lui faut voir enfin la vérité en face : il n’écrira plus rien et va chercher un emploi sûr pour gagner sa vie et celle de sa famille. En vérité, il n’en fera rien. Mieux encore, il ne s’arrêtera plus d’écrire du matin au soir. Durant l’été 1884, outre ses douleurs de plus en plus vives, Daudet ressent le premier signe grave de sa maladie. Jouant avec son jeune fils qu’il poursuit en courant, il s’arrête brusquement, ses jambes lui refusant tout service. Rentré à Paris, il consulte le professeur Charcot : il souffre d’une maladie de jeunesse : la syphilis. C’est sans remède. Désormais, il sait que la déchéance physique va se faire chaque jour plus grande, qu’il va souffrir encore plus, mais son plus grand souci sera de ne pas être diminué intellectuellement. Si les douleurs deviennent trop intolérables, tout en gardant son sourire, il s’éclipse discrètement pour se faire une piqûre de morphine. Il a commencé à prendre des notes sur l’évolution de sa maladie. L’ouvrage intitulé La Doulou (la douleur) sera publié par son épouse, en 1931. Au mois de juin 1890, les Daudet ont la grande joie d’annoncer les fiançailles de Léon avec Jeanne Hugo, la petite-fille du grand Hugo. Le mariage a lieu le 3 février 1891. En février 1892, naissance d’un garçon, Charles, fils de Léon et Jeanne. Alphonse est comblé. En décembre 1893, Jeanne et Léon divorcent. Alphonse va immédiatement mettre en train un roman qui dénoncera les conséquences malheureuses d’une telle séparation. Au début de l’année 1896, profitant du calme, relatif, que lui laisse l’horrible maladie, Daudet décide de faire enfin ce voyage toujours projeté mais jamais réalisé, auquel il rêve depuis longtemps : aller à Venise. Hélas ! il ne peut en profiter longtemps, tombant assez rapidement très gravement malade, il doit rentrer à Paris.
Léon arrive chez ses parents pour le repas du soir. Alphonse sort de son cabinet de travail en promettant à sa famille, pour la soirée, la lecture du troisième acte de La Petite Paroisse, qu’il vient d’achever. Il y a là sa femme, sa fille, ses fils et sa belle-mère. Tout le monde passe à table et la conversation s’engage sur la dernière pièce que l’on joue depuis quelques jours : Cyrano de Bergerac. Julia entend soudain deux petits râles. Elle se précipite, au secours de son mari qui, après un mouvement convulsif de ses bras et un regard plein de détresse vers elle, rejette sa tête en arrière et devient d’une pâleur extrême. C’est fini… Il avait 57 ans.
Résumé de son œuvre. Daudet fut à la fois romancier, conteur, dramaturge et poète. Il n'en souffre pas moins d'être prisonnier du succès des Lettres de mon moulin et de Tartarin de Tarascon. Sur les 17 pièces que Daudet a mis en scène, un grand nombre sont tirées de ses romans. Les romans : En 1858, à l’âge de 18 ans, il publie son premier recueil de poèmes sous le titre Les Amoureuses. C’est un petit volume contenant 21 poèmes dont un Les Prunes est particulièrement apprécié par l’impératrice Eugénie. Quelques critiques le signalent dans leur chronique littéraire. La double conversion, est un conte en vers publié en 1860. C’est l’histoire de deux amoureux qui, s’apercevant qu’ils sont de religions différentes (Sarah est juive, André est catholique), se convertissent en secret, à la religion de l’autre. Le Roman du Chaperon Rouge (Scènes et fantaisies) publié en 1861, n’a aucun retentissement. Après avoir essuyé un certain nombre de refus, la maison Hetzel accepte d’éditer Le Petit Chose, en février 1868. Le premier vrai roman de Daudet où il évoque ses souvenirs de maître d’études au collège d’Alès. A la fin de l’année 1869, paraît le volume des Lettres de mon moulin. Malgré quelques critiques élogieuses le livre passe inaperçu. Pendant le Siège de Paris, Daudet s’était senti parisien. Et, comme tel, il en voulait au Midi de n’avoir rien tenté de sérieux pour délivrer la capitale. A l’automne 1871 sera publié le livre Lettres à un Absent, dans lesquelles il fait le récit de ce qu’il a vu au Fort Montrouge. Dans ces Lettres on trouve la Défense de Tarascon, qui est une cruelle moquerie. Beaucoup de Méridionaux ne lui pardonneront pas. Le livre fait scandale à Paris. Il sera retiré du commerce pour y supprimer six de ces Lettres. Alphonse, toujours poussé par sa fibre patriotique, fera paraître, en mars 1873, les Contes du Lundi, recueil de récits patriotiques. Ils furent bien accueillis par la critique et le public. Entre-temps, la publication de son Tartarin de Tarascon laisse le public indifférent, sauf les Provençaux, qui l’accablent de leur mépris et de leur haine. A l’origine, une nouvelle publiée dans le Figaro du 18 juin 1863 : Chapatin tueur de lions, tirée de son voyage en Algérie, en 1861, en compagnie de son cousin Henri Reynaud. Ce dernier se reconnaîtra dans ce portrait de chasseur ridicule et se fâchera avec Alphonse. Puis Chapatin deviendra Barbarin. Et voilà qu’un sieur Barbarin de Tarascon estime son nom bafoué et menace Daudet de poursuites. Il adopte alors le titre définitif : Aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon. Pourquoi Tarascon ? Tout simplement parce qu’il sonnait bien dans l’accent du Midi, sur la voie de Paris à Marseille. En raison de la guerre de 1870, le livre dans sa version définitive ne paraîtra qu’en 1872. En 1885, il publiera Tartarin sur les Alpes, sous titré : "Nouveaux exploits du héros tarasconnais". Ce n’est plus le Tartarin ridicule d’autrefois, mais un héros capable de pouvoir se moquer de lui-même. Tartarin devient sympathique. Enfin, en 1890, le troisième volet de la trilogie des "Tartarin" : Port Tarascon, "Dernières aventures de l’illustre Tartarin". Ce sera le dernier de la série, puisqu’il fait mourir son héros, en exil à…Beaucaire ! Récit inspiré par l’affaire de la "Colonie libre de Port-Breton". En 1877, un pseudo marquis breton, lançait le projet de fonder une colonie en Océanie, promettant l’Eldorado à ses souscripteurs, à raison de 10 F l’hectare. Sur les 89 passagers qui embarquèrent en 1879 à bord du Chandernagor, 27 moururent et 21 disparurent. Trois autres expéditions, tout aussi désastreuses, aboutirent en 1884 à la condamnation du "marquis". Quatre films seront réalisés : 1908 par Georges Méliès ; 1934 adaptation et dialogues de Marcel Pagnol, avec Raimu ; 1950 réalisateur Francis Blanche qui tient lui-même le rôle de Tartarin ; 1963 avec Bourvil. A partir de 1874, comprenant que les Parisiens boudent le Midi, il va aborder le roman de mœurs. Ce sera Fromont jeune et Risler aîné, sous titré Mœurs parisiennes. Primé par l’Académie française, le roman est accueilli avec enthousiasme par la critique comme par le public qui achète ses autres livres. Paraît cette même année 1874, Robert Helmont, sorte de Robinson, vivant seul dans la forêt où il avait passé tout le temps de la guerre. Ce journal d’un solitaire est complété par Etudes et Paysages. Paraît également Femmes d’Artistes, où l’auteur présente, en douze nouvelles, avec humour les déboires et les désillusions qui guettent l’artiste marié... Début 1876, c’est Jack avec pour sous titre "Mœurs contemporaines". On y sent l’influence de Dickens. C’est l’histoire véridique d’un fils de cocotte, délaissé par sa mère qui vit sous l’emprise d’un poète raté. Atteint de tuberculose, il mourra à l’hôpital sans jamais la revoir. Son succès a été considérable. La Télévision française en a réalisé un feuilleton. Le Nabab, paraît fin novembre 1877, c’est un grand succès. Le personnage principal, François Bravay, a inspiré Daudet par ses aventures qui l’ont conduit aux sommets de la richesse et des honneurs, avant d’être abandonné, dès qu’il fut ruiné et malade. Ce destin hors du commun a d’autant plus frappé l’auteur qu’il a connu le personnage. Le duc de Morny y apparaît sous les traits du duc de Mora. Les Rois en exil en 1879. montrent la déchéance d’une famille royale, exilée à Paris, d’un roi sans volonté, d’une reine qui veut sauver la couronne de son fils. En 1881, Numa Roumestan. C’est l’homme du Midi, ayant le verbe haut, tout en étant vulnérable. Sa femme Rosalie, fille d’un important magistrat, est une femme solide, fidèle. Elle sera l’artisan de sa réussite en politique : député, puis ministre.. Le livre eut un grand succès. L’Evangéliste, roman parisien, 1883. D’après un fait réel. Une femme, veuve, n’avait qu’une fille de vingt ans qui, un jour, cédant aux pressions d’un fanatique s’en alla vivre dans une secte. Cette histoire fut accueillie par deux catégories de lecteurs : ceux qui admiraient l’auteur d’avoir eu le courage de dénoncer une pareille pratique, et ceux qui lui en voulaient d’avoir osé révéler cette affaire au public, et l’accablent de lettres anonymes ordurières, pleines d’ injures. En 1884, Sapho, mœurs parisiennes, retrace, de manière romancée, sa liaison orageuse avec Marie Rieu. La dédicace porte ces mots : « Pour mes fils quand ils auront vingt ans. » Sans doute pour leur éviter de vivre une telle aventure douloureuse. Il met en scène la bohème artistique de son temps, se consumant dans l’ivresse de la fête et des conquêtes d’un soir. (Note : Tuberculose et syphilis faisaient partie de ces réjouissances !) 1886, La belle Nivernaise, Histoire d’un vieux bateau et de son équipage. C’est l’histoire d’un enfant perdu et retrouvé, sur fond de péniches, sur la Seine. L’histoire est suivie de cinq autres historiettes pour les petits enfants. 1888 : Trente ans de Paris et Souvenirs d’un homme de lettres. Recueil autobiographique, où Daudet raconte ses débuts à Paris et l’histoire de ses livres. Il évoque, en particulier, l’époque où le succès n’était pas au rendez-vous : « On eut l’idée d’une réunion mensuelle où les amis se rencontreraient autour d’une bonne table ; cela s’appela le dîner des auteurs sifflés, Flaubert en était pour l’échec de son Candidat, Zola avec Bouton de Rose, Goncourt avec Henriette Maréchal, moi pour mon Arlésienne. » La mort de Flaubert, en 1880, mettra fin à ces rencontres. La même année, L’Immortel, roman acide sur les mœurs académiques. Les détracteurs diront que Daudet a écrit une satire contre l’Académie qui n’a jamais voulu de lui. Ce qui est faux, puisque l’auteur n’a jamais voulu se présenter malgré les pressions de ses amis. Rose et Ninette, 1892, dans lequel il y traite le problème du divorce, qui a fait des ravages après la loi Naquet l’autorisant. 1893, Les Mères, recueil de textes antérieurement parus sur la sujet. Daudet avait une véritable vénération pour sa mère, mais aussi pour toutes les mères. 1895 : La Petite Paroisse. L’histoire : une mère, bourgeoise et veuve, couve son fils amoureux d’une orpheline laquelle succombe aux charmes du voisin. 1896 : La Fédor - Pages de la Vie, recueil de récits. 1897 : Le Tresor d’Arlatan qui débute comme un roman de mœurs : l’amant jaloux de sa maîtresse, une actrice parisienne, et cherchant à l’oublier, fuit dans une cabane en pleine Camargue. Mais cela tourne au fantastique avec le personnage d’Arlatan, mi-toréador, mi-rebouteux. Enfin, la dernière œuvre de Daudet : Soutien de famille. Il commencera à l’écrire, en 1893, après le divorce de Léon et Jeanne, afin de dénoncer les conséquences d’une telle séparation. Achevée en septembre 1897, elle était en cours de publication dans l’Illustration, quand l’auteur mourut subitement. Le Théâtre. En 1861, Daudet et Ernest Lépine écrivent : La Dernière Idole. Elle sera jouée, avec un certain succès, à l’Odéon, le 4 février 1862. Le couple impérial ainsi que le duc de Morny viendront l’applaudir. De 1864 à 1872, les six pièces qui vont se succéder ne connaîtront pratiquement aucun succès et quitteront l’affiche assez rapidement. Il s’agit de : Les Absents, L’œillet blanc, Le Frère aîné, Le Sacrifice, Lise Tavernier et l’Arlésienne. Après chaque échec, Daudet s’attaque à la pièce suivante avec espoir et enthousiasme. A partir de 1876, il sera enfin récompensé : les pièces qui vont suivre connaîtront le succès, parfois même un très grand succès. Nous les citerons seulement, par ordre chronologique : - Fromont jeune et Risler aîné, le 16 septembre 1876, au Théâtre du Vaudeville. - Le Char, pièce en un acte, en vers, 18 janvier 1878, à l’Opéra Comique, en collaboration avec Paul Arène. - Le Nabab, jouée au Vaudeville, le 30 janvier 1880. - Jack, le 11 janvier 1881, au Théâtre de l’Odéon. - Les rois en exil 1882 - Sapho, jouée au Gymnase, le 18 décembre 1885, puis le 26 novembre 1896 au Théâtre des Nations, avec une musique composée par Massenet. En 1933, Léonce Perret, adapte au cinéma le roman de Sapho. Comédien il avait joué dans la pièce. - Numa Roumestan, en 1887, au Théâtre de l’Odéon. - La Lutte pour la Vie, jouée au Gymnase, le 30 octobre 1889. - L’Obstacle, décembre 1890, au Gymnase. - La Menteuse, le 4 février 1892, (Gymnase) en collaboration avec Léon Hennique.
*** Puisse ce modeste exposé vous inciter à lire ou relire l’œuvre d’un homme qui a tant souffert dans sa chair, et qui fut, à la fois, aimé du public et l’objet de tant de médisances. *******
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FOLCO DE BARONCELLI |
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| Deux conférences lui ont été consacrées. Elles sont réunies en un seul résumé. | ||||
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On ne peut évoquer Folco de Baroncelli sans évoquer la Camargue, tant sa vie fut liée à cette dernière. Folco et la Camargue c’est une longue histoire d’amour, de passion, entre un homme et un pays. Histoire d’amour certes, mais aussi de souffrances, d’angoisses et de désespoir. Poète, il confiera à sa poésie les tourments de son âme. Etrange destinée que celle de cet aristocrate qui accepta de vivre dans des conditions matérielles souvent difficiles pour servir la cause de la Camargue et de la Provence. Etrange aristocrate qui prendra toujours position en faveur des minorités opprimées.
Avant de le faire naître voyons, brièvement, quels étaient ses fameux ascendants.
Du côté maternel. Le comte Louis de Chazelles, baron de Lunac épousa vers 1842, Lucie de Joly-Cler, veuve du baron de La Barolière. De leur union naquit une fille : Marie-Caroline-Henriette-Thérèse-Marguerite-Elisabeth-Louise. Les Chazelles-Lunac étaient légitimistes et avaient investi leurs deux fortunes pensant être remboursés à l’avènement d’Henri V. Ce ne fut pas le cas. Bien qu’assez démunie, Madame de Chazelles possédait encore le château de Bellecôte, près de Nîmes, qui lui venait de son 1er mariage, et celui de Colias, près d’Avignon, propriété de ses parents. Du côté paternel.
Au 14e et au 15e siècle, on trouve des Baroncelli dans plusieurs villes d’Italie. Mais il y eut aussi des Baroncelli hors d’Italie. C’est à Avignon, cité papale, où les Florentins ont toujours été nombreux, que l’on trouvera le plus de Baroncelli. Quelques membres de l’illustre famille avaient déjà fait des séjours temporaires à Avignon au temps des Papes. Mais le premier qui se fixe définitivement dans cette ville, en 1462, qui donne le départ aux "Baroncelli d’Avignon" est un marchand à l’esprit d’entreprise et d’aventure hors du commun : Pierre Baroncelli.
En 1466, Pierre achète la Taverne de l’Amourié (Mûrier) et les deux maisons voisines pour en faire sa résidence. Connue d’abord sous le nom d’hôtel Baroncelli ou de Javon, elle deviendra, quatre siècles plus tard, le fameux Palais du Roure (Chêne) qui existe toujours.
Il aura un fils qui de santé médiocre décédera 3 ans seulement après lui. C’est donc François, le neveu de Pierre, fils de son frère Charles venu avec lui à Avignon, qui continuera la lignée. En 1514, François est fait seigneur de Javon par le pape Léon X. Désormais, leur patronyme deviendra : Baroncelli-Javon. Enfin, c’est Georges-Joseph, le 6e de la lignée qui aura le 1er titre de Marquis.
Il épouse le 14 septembre 1868, Marie-Caroline-Henriette-Thérèse-Marguerite-Elisabeth-Louise de Chazelles-Lunac. De leur union naîtront 9 enfants. Folco sera l’aîné de 3 garçons et 6 filles.
Marie-Lucien-Gabriel-Folco de Baroncelli-Javon, est né à Aix, le 1er novembre 1869.
Son père est directeur du Télégraphe à Nîmes, mais la famille passe la belle saison au château de Bellecôte, appelé aussi Mas Laiaud.
Et, c’est là, que Folco, dès sa prime jeunesse, va découvrir avec émerveillement et enthousiasme le monde camarguais. En effet, chaque année, des gardians viennent avec leurs juments pour dépiquer le blé, et, lors des courses de Bouillargues, il assiste à l’arrivée des taureaux que l’on parque dans la cour du mas, pour la durée des courses. Devant cette passion naissante, loin de lui en faire le reproche, sa mère et sa grand-mère vont même l’encourager : Cette dernière lui raconte ce qu’étaient les manades à son époque ; et, chaque année, passant une partie de l’été aux Saintes-Maries-de-la-Mer elle y emmène Folco. Elles vont même l’initier à la langue provençale. Après avoir fréquenté l’école du village, il fera ses études secondaires à la Maîtrise de Nîmes, dirigée par Monseigneur Besson, jusqu’en 1886 date du baccalauréat.
Puis, la grand-mère étant morte, Bellecôte vendu, les Baroncelli retournent chez le marquis Gabriel à Avignon.
Certes, Folco était déjà venu à l’hôtel de Baroncelli-Javon, mais seulement pour de courts séjours, désormais, le voilà installé à demeure. En 1886, Folco rencontre Roumanille. Ce dernier le prend en amitié et, souvent, Folco va retrouver le vieux félibre dans sa librairie, rue saint Agricol, toute proche de l’hôtel. Cette année là, il écrit son premier poème intitulé : "A la Prouvènço" dans lequel il exprime déjà tout son amour pour cette patrie bien aimée.
Folco aime flâner dans cette bonne ville d’Avignon qu’il nommera, quelques années plus tard, dans l’un de ses poèmes : Avignoun la déliciouso. Ses promenades l’entraînent parfois dans la rue des Teinturiers, l’une des plus pittoresques du vieil Avignon, où coule une branche de la Sorgue dont les eaux animent d’immenses roues de fer et de bois qui fournissent la force motrice aux fabriques d’indiennes. Ces indiennes à fleurs et à ramages dont les Provençales se font des fichus.
Appuyé au parapet, il rêve devant ces eaux tumultueuses qui, de Sorgue en Rhône, s’en vont vers la Camargue. C’est là que germera l’idée de son premier conte : Babali.
Au début de l’année 1889, il rencontre Mistral.
Puis arrive la Toussaint. Folco a 20 ans et le cœur lourd. La cousine dont il était amoureux va se marier. Il se console en mettant la touche finale à son conte, dans lequel il décrit la vie d’une Avignonnaise, Babali, brosseuse d’indienne, amoureuse d’un gardian. Ce dernier, Varadet, meurt noyé accidentellement, en traversant, sur sa cavale, la Durance grossie par les pluies. Elle le suivra dans la mort en invoquant les Saintes. Camargue et Bouvine sont déjà présentes dans le conte.
Ses parents soucieux de lui donner une occupation le font entrer à la Trésorerie Générale. N’est-ce pas digne de l’ancêtre Pierre qui, en 1474, fut nommé par le pape Sixte IV trésorier du Comtat ?
Mistral qui, depuis longtemps déjà, rêvait de publier son journal provençal : l’Aiòli, obtient l’autorisation d’installer dans l’hôtel de Baroncelli-Javon le siège du futur journal dont Folco sera le rédacteur en chef. Sur l’en-tête du journal on imprimera comme adresse « Palais du Roure ». Nom sous lequel il est connu actuellement.
Le 10 novembre 1891, Folco doit quitter le journal pour faire son service militaire. Il ne fera qu’un an comme aîné de 9 enfants. Son livret militaire porte les mentions suivantes : Baroncelli, Marie Joseph Lucien Gabriel Folco Profession : employé à la Trésorerie Générale. Cheveux et sourcils blonds. Yeux châtains. Front ordinaire. Nez moyen. Bouche moyenne. Menton rond. Visage ovale. Taille : 1,59 m. Sait lire, écrire et compter.
Ce service, il le fera au 58e régiment d’infanterie à Avignon, ce qui lui permettra de collaborer un peu au journal. Et voilà notre Folco amoureux une nouvelle fois : elle se nomme Emma Teissier, connue sous le nom de Fortunette, dont la vie galante mériterait un exposé à elle seule.
Libéré de ses obligations militaires, le 3 octobre 1892, il retourne à la rédaction du journal, mais il est encore perturbé par la fin de ses amours avec Fortunette. C’est alors que le jeune homme, pour oublier, prend l’habitude de faire des séjours de plus en plus prolongés en Camargue, chez les Dijol. Ce dernier est le petit-fils d’un fermier qui, avant la Révolution, était au service des Chazelles. Aussi vont-ils l’accueillir dans leur manade comme s’il était un membre de la famille. Ce qui fascine Folco c’est la découverte de cette Camargue profonde, de ces lieux solitaires, souvent inabordables tel le Bois des Rièges. Malgré la rudesse des lieux, il se dégage de cette Camargue sauvage une sorte de magie qui ensorcelle Folco. Et c’est toujours avec émotion qu’il évoquera : « li mes d’estiéu d’aquelo enfanço, passa i Santo, encaro perdudo au founs dóu desert, envirounado au liuen de sablèio e de pinèdo invioulado, franco de routo gravado e de camin de ferre ». (les mois d'été de cette enfance passés aux Saintes, encore perdues au fond du désert, entourées au loin de sables et de pinèdes inviolées, sans routes empierrées ni chemin de fer"
En effet, cette Camargue là – pays de mirages, d’eau, de sables mouvants, terre de sel, de salicornes et de saladelles, pays soumis aux caprices du vent, aux emportements du Rhône, aux colères de la mer – était habitée seulement par des gardians et des bergers. Ne s’y aventuraient que les braconniers, les proscrits, les déserteurs et les contrebandiers. Elle était encore, dans les dernières années du 19e, aux yeux du monde, un lieu solitaire, effrayant, malsain en raison des fièvres paludéennes. Les Saintes-Maries-de-la-Mer n’étaient qu’un pauvre village de pêcheurs.
Mais Folco y voit bien autre chose : une terre provençale intacte, la gardienne d’une identité.
Au printemps 1894, il achète quelques chevaux. Après les chevaux il s’informera pour acheter des taureaux. Ce qui n’était qu’un engouement semble devenir, maintenant, une vocation. Mais, sa préoccupation du moment : trouver une épouse. Sa mère y pense aussi et prie les saintes Maries. Prière entendue : Madame de Baroncelli rencontre la demoiselle idéale. Il s’agit d’Henriette Constantin, fille d’un propriétaire de vignobles à Châteauneuf-du-Pape, dont le domaine, qui existe toujours, porte le nom de : Fines Roches.
Quelques mois plus tard, les Baroncelli demande aux Constantin la main d’Henriette. Le 6 février 1895 se déroulent les formalités civiles du mariage, et le lendemain la cérémonie religieuse en l’église de Châteauneuf-du-pape. Pour leur voyage de noces ils n’iront pas en Italie comme prévu. Ils s’arrêteront à Nice où ils passeront quelques jours. Puis, ce sera le retour vers cette chère Camargue. Le jeune couple s’installe dans le village des Saintes Maries.
Cet hiver 1895 est particulièrement rude : vents déchaînés, étangs gelés, maison dépourvue de confort. Lilette, supporte avec courage. Aussi se décide-t-il à dire à Fines Roches : « Laissez-moi me consacrer à mon élevage ».
Le 13 novembre 1895, naissance de leur première fille : Marie, Salomé, Joséphine, Isabelle, Raymonde, Nerte. Folco est un peu déçu : il aurait préféré un garçon. Il aura encore deux filles !
D’emblée, Folco ne se conduit pas comme un simple éleveur. Il souhaite obtenir, de sélection en sélection, des produits absolument purs. Cette rigueur lui coûtera cher et rendra ses débuts très difficiles, surtout à une époque où le bétail camarguais se fait rare, et où les croisements avec des bêtes de sang espagnol sont devenus des pratiques courantes, sans résultats vraiment appréciables mais au risque de voir la race disparaître. Quelques mots sur le cheval et le taureau camarguais. Le cheval Camargue est un cheval de petite taille : 1 m 45 au garrot. Sa robe est d’un gris blanc, il a le pied large et sûr, dont la corne est extrêmement dure, aussi est-il rarement ferré. Il est sobre, vif, agile, robuste, très endurant, capable de résister aux intempéries, et de réaliser de longues étapes. Il est parfaitement adapté à son milieu Doué d'un instinct infaillible le cheval camarguais est précieux pour son gardian car aucune difficulté ne le rebute. Le taureau camarguais est de taille élancée, doué d’une grande agilité à la course. Sa tête est fine, son museau effilé, ses yeux très noirs et saillants à fleur de peau. Sa robe est toujours très foncée voire couleur d’ébène. Les cornes sont la caractéristique la plus typique de cette race, elles se dirigent vers le ciel et forment une lyre parfaite avec leurs pointes. Il n’a jamais pu être domestiqué. Il est incontestablement le roi de Camargue.
Les grands cocardiers ne perdent jamais leur notoriété et toute la Camargue parle encore des exploits d'un "Provence" ou d'un "Sanglier". Certains ont même une statue érigée à leur mémoire : Le Sanglier au Cailar ; Goya et Clairon à Beaucaire ; Gandar à Vauvert. Ils sont la récompense de longues années d’une vie rude, dangereuse, passée à soigner les bêtes, les sauver de l’eau, les garder à « bâton planté » par tous les temps pour les faire paître.
En ce début d’année 1896 : Folco a besoin d’un "dompteur" (Simbèu) sans lequel aucune course ne peut être envisagée. C’est lui qui fait réintégrer le toril au taureau récalcitrant, lorsque le quart d’heure de course est achevé ou dès que le cocardier a perdu ses attributs : la cocarde, le gland, et la ficelle. Or, si les courses sont un divertissement pour le public, ce sont elles qui assurent les rentrées d’argent qui seront nécessaires pour vivre le reste de l’année. Malheureusement, elles ne sont pas toujours rentables pour le manadier car souvent mal payées et parfois avec beaucoup de retard.
Au début de décembre 1896, Marie-Thérèse, sa sœur qui le secondait pour le journal L’Aiòli, prend le voile. Elle entre au couvent des Carmélites. Folco est désormais privé d’une aide précieuse. Quelques mois plus tard, en mars 1897, mort de son père. Folco devient le 8e marquis et doit faire face à une situation familiale difficile. De plus les finances du journal partent à la dérive. Mistral admet difficilement un tel amour pour cette Camargue. Il l’accuse d’être déboussolé par ses taureaux !
Pendant cette année 1899, Baroncelli finit par s’affirmer comme manadier. Ses bêtes sont demandées. Mais sa vie de famille, son métier l’absorbent tellement qu’il néglige de plus en plus le journal. Et après 9 ans d’existence l’Aiòli disparaîtra avec le siècle. Finalement, il s’est passé pour l’Aiòli ce qui s’est passé pour Fines Roches : Les Constantin voulaient faire de leur gendre un vigneron, Mistral voulait faire de Folco un directeur de journal. Il n’était fait ni pour l’un ni pour l’autre. Folco trouvera cependant le temps pour écrire un poème, consacré aux Boers en guerre contre les Anglais, qui sera publié dans le dernier n° de l’Aiòli. (Noël 1899). C’est son premier grand cri d’indignation, il y en aura d’autres, en faveur des peuples opprimés : après les Boers, les Indiens puis les Gitans. En ce début de 20e siècle l’événement majeur sera son installation au mas de l’Amarée » entre les Saintes et le petit Rhône. Désormais on parle de la "Manado Santenco" (des Saintes-Maries). Libéré de ses activités journalistiques, il peut enfin se consacrer exclusivement à sa manade. Au cycle bien établi des saisons, chaque année va lui apporter son lot de petits bonheurs mais le plus souvent bon nombre de difficultés. La rudesse de certains hivers entraîne, quelquefois, la mort de plusieurs bêtes, parfois c’est la sécheresse ou, pire encore, les inondations où des taureaux périssent noyés. C’est aussi la recherche de pâturages dont la location peut parfois atteindre des prix très élevés. Enfin, ce sont les courses qu’il faut assurer malgré les soucis.
A cela viennent s’ajouter, en toutes saisons, les dégâts causés par les bêtes qui s’échappent. Comment maintenir de tels animaux sauvages qui vivent en toute liberté, parfois à proximité de terres cultivées ? Parfois c’est plus grave, tel le cas de ce taureau qui en 1909 attaque une automobile et la projette dans un champ. Des procès viendront s’ajouter aux tracas quotidiens.
Mais parfois ce sont les bêtes, elles mêmes, qui se trouvent en danger surtout lorsqu’elles dérangent des braconniers. Ou encore la stupidité de certains chasseurs !
Le printemps c’est l’époque des naissances. Il faut surveiller les veaux, vérifier que les mères allaitent correctement leur progéniture car les camarguaises ont peu de lait. C’est aussi l’époque des ferrades et des premières courses précédées par le triage et l’abrivado.
Quelques définitions :
- La ferrado consiste à marquer les bêtes de 1 an au fer rouge. Elle est associée à l’escóussuro (entaille de l’oreille). Chaque manade a ses marques caractéristiques. - L’abrivado c’est la conduite des cocardiers aux arènes en les entourant de cavaliers. - La bandido, c'est le parcours inverse c'est à dire des arènes vers la manade. - Le bistournage, se pratique à l’âge de 4 ans. Cela consiste à châtrer les taureaux destinés à la course camarguaise. On garde juste ce qu’il faut d’étalons. En été, toute la manade abandonne les sansouires. On traverse le Rhône à la nage, ou à gué (gasa) - il n’y avait pas de pont - et on se dirige vers le Cailar. Des près verts, de l’eau claire, pour la manade, c’est le paradis. Cela incite, parfois, un manadier à prolonger un peu trop son séjour. Il court alors de gros risques : pluies diluviennes, inondations, chute de neige précoce ou pire le verglas et, alors, on comptera nombre de pattes cassées et de bêtes qu’il faudra abattre. Désormais, Lilette ne supporte plus ce climat qui, s’il est rigoureux en hiver, devient insupportable en été, et tout à fait odieux en automne sous les assauts des moustiques. Elle s’est donc retirée à Fines Roches pour y mettre au monde, le 25 septembre 1901, une seconde fille : Marie, Jacobé, Joséphine, Henriette, Raymonde, Maguelone que l’on appellera du diminutif : Lounet.
1902 sera l’année du succès grâce à l’un de ses cocardiers : le Prouvènço. On parle de lui dans tout le pays. Chaque course sera, désormais, un triomphe pour ce taureau. Sans doute l’un des plus grands cocardiers de tous les temps. Malgré cela les difficultés financières perdurent. On lui conseille de s’en tenir à l’élevage exclusif de chevaux. On lui propose même de lui acheter le Prouvènço. Bien sûr il ne peut en être question. En 1905, Folco et quelques amis décident de créer un « Coumitat Vierginen », afin de maintenir le costume mais aussi toutes les traditions camarguaises. En 1909, le Comité deviendra la « Nacioun Gardiano ». La croix camarguaise ne sera créée qu’en 1924 par Paul Hermann à la demande du marquis. Elle symbolise la " Nacioun Gardiano " car elle associe les gardians, les pêcheurs et les Saintes Maries. Elle incarne les trois vertus fondamentales : la Foi, l'Espérance et la Charité. Cette année 1905 va être fertile en événements : Au mois de mars, Folco et un ami décident de faire le voyage d’Arles à Lyon, sur leurs chevaux camarguais. A l’aller ils suivent la rive gauche du Rhône et au retour la rive droite. Soit 625 kilomètres qu’ils vont parcourir en 85 h 45. Le marquis voulait démontrer par là, la valeur de ces petits chevaux camarguais. Ce raid aura une autre conséquence, imprévue celle là :
S’étant arrêtés à Valence à l’heure où la grand’messe venait de se terminer, Folco voit sortir de l’église un envol de femmes. Il ne voit qu’elle. A son retour, le souvenir de cette femme à peine entrevue va le poursuivre jusqu’au moment où… mais n’anticipons pas ! Durant l’été il fournit une cinquantaine de courses. La Manado Santenco possède, maintenant, une centaine de bêtes dont quelques unes ont fait de très belles courses.
Le peuple Sioux a toujours enchanté Folco. Or cette année 1905 va lui apporter un grand bonheur : sa rencontre le 27 octobre avec Buffalo Bill lors de son passage à Nîmes avec sa troupe d’indiens. Le meilleur ami du marquis sera un superbe Sioux, nommé Jacob White Eyes. Il est le seul qui sache parler et écrire en anglais. Le périple européen des indiens se termine vers la mi-septembre 1906 à Anvers. Folco n’y résiste pas. Il vient passer auprès de ses amis les dernières heures de leur séjour en Europe. Au moment où le paquebot commence à s’éloigner, Jacob jette un paquet aux pieds de Folco. Il contient un magnifique costume de Chef Rouge, tout en peau, orné de plumes teintes et de perles de couleurs. Les Sioux sont si fiers de l’amitié que leur témoigne Folco qu’ils lui ont donné un nom indien : Zitkala Waste (oiseau fidèle). Peu de temps après leur départ, le 15 octobre, il écrira la complainte : Soulòmi rouge. (Ballade rouge) sur l’air indien de la Danse des Esprits.
En 1906, Marguerite la sœur de Folco est élue reine du Félibrige. Mais très vite un malheur viendra ternir ce bonheur : leur mère meurt le 1er août. Cette même année, il rencontre Joé Hamman. Dessinateur et aquarelliste, ce dernier se découvre une vocation de cinéaste. Après un séjour aux États-Unis où il rencontra Buffalo Bill, il tournera à partir de 1906 des Westerns … Camarguais ! La grosse affaire de l’année 1907 : la mévente du vin. Les vignerons du Languedoc-Roussillon se soulèvent en masse. Folco leur consacre son poème Auzor dans lequel il exprime son soutien aux révoltés. En ce qui le concerne, la grosse affaire c’est la mise en vente de l’hôtel de Javon, lourdement hypothéqué. Les Baroncelli doivent renoncer à occuper tout l’hôtel et se limiter à quelques pièces. Folco est désemparé. Il a perdu sa mère et sa maison. Le 7 mars 1908 naissance de sa troisième fille : Marie, Caroline, Sarah, Joséphine, Françoise, Frédérique, dite Riquette. Son parrain sera Frédéric Mistral. Le lundi 18 mai, à Arles, Folco rencontre Jeanne de Flandreysy. Il n’en croit pas ses yeux ! C’est la belle inconnue de Valence. Il l’invite à l’Amarée. Elle y viendra et apportera l’orage dans cette vie déjà si agitée. C’est Mistral qui a été la cause de cette rencontre. En effet, à la demande du cinéaste Henri Cain qui souhaitait tirer un film de Mireille, Jeanne était intervenue auprès du poète. Ce dernier accepta et recommanda de s’adresser à Baroncelli pour la scène de la ferrade. Et, il fut décidé que Folco rencontrerait les cinéastes ce fameux 18 mai. En septembre Jules Charles-Roux, mécène marseillais, vient à l’Amarée en compagnie de Jeanne qui est sa collaboratrice. Bien que connaissant déjà la Camargue, depuis de nombreuses années, Charles-Roux, sous la conduite de Folco, va découvrir des lieux inconnus et, surtout, la vie gardiane. Il est enthousiasmé. En octobre Folco va à Paris où Jeanne tient salon. Pendant ce temps au Cailar, les bêtes sont dans la boue jusqu’au ventre. Heureusement Folco trouvera toujours, sur sa route, de bons gardians et des amis fidèles pour s’occuper de la manade lors de ses nombreuses absences. Au retour de ses nombreux voyages parisiens il noircit des pages et des pages pour son amie. Les unes en vers les autres en prose. Tout y passe pêle-mêle : les ancêtres, l’enfance, les taureaux, Mistral… Il y déverse le trop plein de son cœur. Bien sûr ses voyages ne peuvent rester secrets et le bruit court qu’il envisagerait de se fixer à Paris. On lui offre même d’acheter sa manade. Il n’y aura pas de suite. Le 17 avril 1909, alors qu’il se trouve à Avignon, une mauvaise nouvelle lui parvient : son ami Yvan Pranishnikoff est mort. Au cours du mois de mai surviennent trois événements importants : - La publication, grâce à Jeanne de Flandreysy, de son recueil de poèmes : Blad de Luno. (Blé de lune) ( Blad de luno : Blé volé, larcin domestique, rendez-vous nocturne ) - Le 15, la nouvelle propriétaire du Roure, Melle Puy, vend la maison à une société immobilière. - Le 29, son taureau Prouvènço, est mortellement blessé par Sangar un taureau de 7 ans et trois autres jeunes taureaux.
En Camargue le manque de place fait que les taureaux et les vaches sont élevés ensemble. A la saison des amours les mâles entre eux deviennent très agressifs. Et il arrive souvent que ces combats s’achèvent par la mort d’un combattant. Le Prouvènço avait 13 ans, c’était le type le plus pur et le plus beau de la race camarguaise. C’est une perte irréparable pour le marqués
En mai 1912, Jeanne de Flandreysy emmène Folco à Florence. Il découvre le berceau de ses ancêtres et la chapelle des Baroncelli dans la Basilique Santa Croce. C’est pour cette chapelle que Giotto avait peint son retable du Couronnement de la Vierge. Son plus illustre élève Taddeo Gaddi, quelques années plus tard, y réalisera d’admirables fresques racontant l’histoire de la Vierge.
En fin d’année grand remue-ménage à l’Amarée dû à l’arrivée des films Gaumont. Les tournages vont s’étaler sur plusieurs mois. Certes, cela va entraîner une gêne surtout pour l’organisation des courses, et des fêtes, mais le cinéma lui loue tous ses chevaux et cet apport d’argent est providentiel.
Le 13 novembre 1913 mort de Mme Constantin. Lilette est désemparée, désormais le sort de Fines Roches est entre ses mains et Folco n’y vient guère.
Et voici que 1914 pointe son nez. La marrido annado (mauvaise année)
Elle débute, cependant, par un événement heureux : le mariage de sa sœur Marguerite. Puis durant le premier trimestre, Folco se démène afin d’obtenir l’accord du maire et du curé des Saintes au sujet de la statue de Mireille que Mistral souhaite voir s’ériger sur la placette. Le 4 mars il lui écrit que tout est arrangé.
Vingt jours plus tard, en guise de réponse, il reçoit un télégramme : Mistral est mort. Et voilà que l’orage gronde, un orage qu’il n’a pas vu venir tant il est empêtré dans ses soucis, un orage qui va être terrible. Il éclate le 3 Août. C’est la Première guerre mondiale.
En février 1915, lui qui pensait que la classe 1889 n’était plus mobilisable, reçoit son ordre d’appel comme garde-voies à Avignon. Que va devenir la manade ?
Renvoyé le 21 mars, il est rappelé le 20 avril. On l’expédie à Mouriès, au 118e Régiment Territorial d’Infanterie. Dans ce pays qui vit le triomphe de ses taureaux et de ses cavaliers, il reste jusqu’au 20 juin. Brusquement, ce jour là, il est muté au 42e Territorial à Toul. (Meurthe et Moselle). C’est une mesure disciplinaire : on lui reproche d’avoir tenu des propos anti-militaristes qui le rendent passible du Conseil de guerre. Jules Charles-Roux et Jeanne de Flandreysy vont remuer ciel et terre. La faute est ramenée à de moindres proportions.
A Toul il est d’abord traité comme un prisonnier et astreint aux corvées les plus humiliantes. Enfin il est désigné comme planton au poste de police.
Les nouvelles de Fines Roches sont alarmantes : récolte perdue, vignoble en mauvais état. Et plus un sou vaillant.
Enfin le 21 décembre il quitte Toul pour Nîmes. Les efforts conjugués de tous ses amis ont réussi à le sortir de ce guêpier. Désormais, Folco est affecté à la garde du Détachement des prisonniers de guerre des Salins de Peccais. Le prisonnier de Toul garde maintenant les autres.
Insalubres et maudits, les Salins de Peccais ne sont pas un lieu de villégiature. Qu’importe, pour Folco c’est la Camargue retrouvée, les Saintes-Maries à proximité.
Le 21 juin 1916 sa fille Nerte se marie avec un enseigne de vaisseau, commandant un sous-marin du port de Toulon.
Si les hivers camarguais sont le plus souvent très rigoureux, avec toutes les conséquences du froid sur les bêtes, celui de l’année 1917 sera, sans doute, le plus terrible de toute la guerre. Le pont de bateaux du Sylveréal est impraticable ce qui complique les déplacements. Le 14 janvier il obtient une permission pour aller à Avignon et à Fines Roches où l’état de Lilette lui inspire les plus grandes craintes. C’est à cette époque qu’il apprend par le journal le Temps du 12 janvier, la mort de Buffalo-Bill. Où en est-on au Palais du Roure ?
En mars, la Société Immobilière a vendu les boiseries, la cheminée et les tableaux du salon rouge et de la chambre bleue à un antiquaire de Paris. Une imprimerie a installé ses ateliers au milieu de la cour. Et dans ce qui avait été la belle salle à manger où se baptisa l’Aiòli, un glacier débite ses sorbets et sa limonade au son d’un phonographe ! Les Baroncelli assistent, impuissants, à cette agonie. Maintenant c’est le portail et la façade sculptée qui sont sur le point de partir pour l’Amérique. Folco rongé par les soucis n’a guère le temps d’y songer. Il est tiraillé entre la manade et les Fines Roches. Fort heureusement, la récolte ayant été bien vendue cela couvrira une partie des frais, et la vente de quelques bêtes permettra de payer l’autre. Mais Lilette supporte de plus en plus mal tous ces soucis.
Le 22 octobre il est affecté au 141e d’Infanterie de Marseille. Considéré comme exploitant agricole, il est autorisé à séjourner aux Saintes-Maries pour les nécessités de son élevage. Enfin un peu de liberté.
Dans les premiers jours de janvier 1918, Charles-Roux qui souhaite créer à Avignon un Musée de la langue provençale, envisage d’acheter le Roure. Malheureusement il meurt quelques mois plus tard : le 6 mars. Pour Jeanne qui se voyait déjà à la tête de la Fondation c’est l’écroulement de ses rêves. Alors elle décide de l’acheter elle-même, avec le concours de son père, le 12 avril.
Lilette se sent profondément humiliée d’être la voisine et la locataire de cette femme qui a brisé son bonheur. Folco, quant à lui, est moins perturbé par ce voisinage forcé. Il y a longtemps que leurs liens se sont relâchés pour ne laisser place qu’à l’amitié.
Le 4 septembre le domaine des Fines Roches est vendu. Cette vente va lui ôter la moitié de ses soucis, certes, mais c’est la troisième fois que la famille vend son toit : Bellecôte, le Roure, Fines Roches. Folco en est profondément affligé.
Dans les derniers jours d’octobre il termine un long poème, Lunado indiano, ( Clair de lune indien) écrit Pèr li Pèu-Roujo que, d’Americo, soun vengu apara la Franço. (Pour les Peaux-Rouges qui, d'Amérique, sont venus défendre la France)
Enfin la guerre est finie. Le 8 janvier 1919, le soldat de 2e classe Folco de Baroncelli du 141e régiment d’Infanterie de Marseille, est libéré définitivement de toutes obligations militaires.
Certes, il retrouve la liberté, mais il va devoir affronter de nouveau toutes les contraintes que génère une manade avec, en plus, un certain découragement. Tant il est vrai que son séjour à Toul l’a beaucoup éprouvé. Il organisera cependant le pèlerinage des gardians au tombeau de Mistral, le 27 mars 1919, pour le cinquième anniversaire de la disparition du poète. (25 mars 1914). Ce pèlerinage faisait partie de ses voeux les plus chers.
Enfin le 27 mai il donne une "Ferrade". C’est le premier acte de la vie d’autrefois qui se déroule dans la paix. Mais le malheur ne le lâche pas : A peine quelques jours après la fête, son simbèu, le Pavoun, est tué à coups de revolver par des fous.
Cette année là on tourne le film de Mireille. Il sera bien différent de celui tourné en 1909. Les scènes d’intérieur du mas des Falabrego (le mas où Mistral avait situé sa Mirèio) se tournent à l’Amarée, entraînant un remue-ménage indescriptible.
Lorsque tout est terminé, lorsque le calme est revenu, c’est la maladie qui frappe ses bêtes. Impossible alors d’assumer les courses demandées. Ce manque à gagner est d’autant plus catastrophique que l’hiver est arrivé. Pas d’argent pour y faire face.
Et Lilette, que devient-elle ? Elle est aux prises avec une propriétaire qui, par l’intermédiaire de son père, la harcèle sans cesse au sujet des modifications qu’elle entend apporter à l’appartement qu’elle occupe. Pauvre Lilette, elle ne dort plus, elle n’a plus d’appétit. Son état de santé se détériore. Quelle destinée pour une marquise !
Nous voici en 1921. L’effroyable souvenir de la guerre va enfin s’estomper. Madame Mistral est d’accord avec Folco pour décider que ce 7e anniversaire marquera la fin du deuil mistralien. Désormais, le pèlerinage à Maillane sera une journée radieuse avec beaucoup de monde et des tournois qui remporteront toujours un franc succès. En mai il perd un bon taureau, le Capelan, et, en juin, son cheval, le Galejon est tué par la foudre. Le dimanche 20 août 1921 a lieu à Marseille, l’Exposition Coloniale. Le défilé des gardians du marquis à travers l’Exposition enthousiasme la foule.
A la veille de Noël, Riquette, la 3e fille de Folco, prend la coiffe.(Prendre la coiffe c'est adopter le costume arlésien). C’est un grand moment de bonheur pour la famille.
Ces années 20 que l’on appellera plus tard les « Années folles », le sont aussi pour les gardians de Baroncelli. Un engouement populaire se manifeste pour les taureaux, les jeux gardians, le costume et les danses. Les Communes sont prospères, les Comités des fêtes ont de l’argent. Les festivités vont se succéder. Partout Baroncelli et ses cavaliers seront reçus avec enthousiasme. Cela le réconforte et l’aide à reprendre pied.
A la mi-juillet 1922, le "Journal du Midi" publie un article lançant l’idée de Baroncelli de créer un Parc national de Camargue. Et lorsqu’il sera question d’assécher le Vaccarès, le marquis protestera avec véhémence.
Pendant l’année 1923 de nombreuses fêtes vont se poursuivre à travers la Provence.
C’est ainsi que les 6, 7 et 8 avril, la Nacioun Gardiano, conduite par le marquis, vient à Cannes pour Li gràndi fèsto prouvençalo. Elles sont présidées par Madame Mistral. Ces grandes fêtes provençales remporteront un magnifique succès. Il en sera de même, en 1930, pour les Fêtes Latines en l’honneur du Centenaire de Frédéric Mistral. Et, enfin, en 1933 où, dans le cadre des Fêtes de la Saison d’été, seront présentées les Grandes Manifestations taurines et camarguaises aux Hespérides.
Entre les fêtes du printemps et celles de l’été se place le pèlerinage des Saintes-Maries. Il a lieu les 24 et 25 mai. Pratiqué dès le Moyen Age, le pèlerinage a toujours eu un grand retentissement. On s’y rendait en charrette, en carriole, voire à pied, sur les mauvais chemins de Camargue puis, plus tard (1892) en train. Mais les Gitans en seront toujours écartés. Une fois encore, Folco, va prendre leur parti. Il se battra afin que le culte de Sara soit reconnu par l’église et obtiendra gain de cause, comme nous le verrons, en 1935. L’engouement des gitans sera alors immense. Folco devient leur Padre. En 1937 il leur consacrera son dernier grand poème : Lou Cantico di Gitan.
Le progrès va finir par arriver en Camargue.
Le marquis ne profitera pas complètement des avantages dus au progrès. Opposé à l’installation de poteaux qui auraient amené l’électricité et le téléphone à sa porte, il continue à s’éclairer au pétrole ou à la bougie et à user du télégraphe ce qui l’oblige à se rendre jusqu’au Bureau de poste des Saintes. La cuisson de ses aliments se fait sur un feu de charbon de bois et sur un réchaud à pétrole.
Malgré une vie faite de multiples contrariétés, Folco va trouver le temps d’écrire un long et magnifique poème : Lou Biòu (Le taureau) daté du 15 mars 1924. Ce poème, dans lequel on retrouve l’esprit baroncellien, relate la rencontre, un soir d’automne, entre un gardian (Folco) et un taureau de légende, dont on parlait dans les chaumières, mais que nul n’avait encore jamais vu. En voici un bref résumé : "Gardian, me dit l’énorme bête, garde ton trident à l’étrier et sois sans émotion : Tu as fait plus qu’il n’était possible pour sauver du chaos l’antique et brune race. Tu demandes qui je suis ? Je suis le Taureau qui depuis l’Asie jusqu’aux forêts de Ligurie, a régné par la joie, par l’art et par le sang sur les peuples méditerranéens. Mon image orna les temples d’Assyrie. J’ai donné ma force aux Romains. "Je suis Apis, je suis le Minotaure. J’ai connu les Centaures, et j’ai été le dieu Mithra.
Puis le taureau de poursuivre : "L’Homme déchire violemment de sa fureur, les territoires encore vierges, et, sous une même teinte il mâchure tout dans sa laideur. Arrière ! Ne dépassez pas davantage les limites, destructeurs niais. Vous vous êtes cru les maîtres. C’est moi qui suis l’âme, moi qui suis le destin de la Terre de sel. Race d’Oc, tant que tes jeunes hommes garderont leur croyance au Taureau, je te promet, je serai ton talisman et ton bouclier. Je suis le Taureau ! Provence généreuse. J’ai lié avec le fil d’Ariane l’Orient à ton destin, Homère à ton Mistral, et la cocarde d’Idéal, l’étoile aux sept rayons, je l’ai apporté à Maillane pour ton poète, sur mon front !" Cette étoile n’est autre que l’étoile du félibrige.
Il le dédicace à Henry de Montherlant qui avait des liens de parenté avec les Baroncelli. Dans son roman : Les Bestiaires l'écrivain parlera de Baroncelli et de son poème. En remerciement Folco baptisera l’un de ses plus beaux petits mâles : Le Montherlant. Devenu un splendide taureau, il connaîtra la gloire des arènes durant l’année 1930. Mais son caractère irascible, le rend dangereux et, en 1931, il faudra se résigner à l’abattre d’un coup de revolver. Triste destinée !
L’année 1928 commence mal : en janvier Riquette est opérée en urgence (appendicite). Au début d’avril il fait une chute de cheval, il est hospitalisé dans une clinique de Montpellier. Il est inquiet car il doit participer aux fêtes d’Avignon. Et de cette abrivado dans sa ville le marquis en a rêvé toute sa vie. Elle se réalisera le 24 juin. A la tête de ses taureaux il parcourt la rue de la République qui va de la gare à la place du Palais. Avignoun la deliciouso, son Avignon l’accueille enfin et l’acclame.
Puisque nous sommes en Avignon, allons faire un tour au Palais du Roure.
La propriétaire, Jeanne de Flandreysy poursuit son œuvre de restauration. Malheureusement pour les Baroncelli elle les harcèle pour les faire déménager d’aile en aile, d’étage en étage. Folco est tiraillé entre la reconnaissance qu’il lui doit (publication de Blad de Luno et son intervention en 1915…) et le souci de ménager son épouse brisée par tant d’infortunes. Progressivement le Roure va se faire italien : au premier étage, l’aile du Couchant sera consacrée à Pétrarque, celle du Levant à Dante. Mistral et les œuvres provençales seront relégués... au deuxième étage. Ayant obtenu une audience avec Mussolini, en novembre 1927, elle reviendra de Rome, gonflée d’orgueil et un portrait dédicacé du Duce sous le bras.
Finalement, ce choix de l’Italie s’avère être un choix judicieux car très rapidement le Roure devient un lieu de rencontre, et, cet aspect du Roure ne déplaît pas à Folco.
L’année s’achève par un hiver particulièrement rigoureux : le petit bras du Rhône est entièrement gelé !
En juillet 1929 ont lieu les fêtes de Genève, dont Folco et tous les participants conserveront un souvenir impérissable. Le défilé parcourt les rues de la ville dont les maisons sont pavoisées aux couleurs des cantons rhodaniens. Le passage de la Camargue suscite des applaudissements frénétiques.
Son frère Jacques le sollicitera souvent pour ses films. Par exemple pour l’Arlésienne (1931) avec Charles Vanel et pour Roi de Camargue (1935), toujours avec Charles Vanel. Ce dernier amoureux de la Camargue, lorsqu’il en avait le temps, venait rendre visite à Folco au mas de l’Amarée.
Pendant ce temps, à l’Amarée les loyers s’accumulent. Lorsque le bail arrivera à échéance le 1er octobre 1931, il ne pourra trouver la somme de 15.000 F. que des acheteurs proposent au propriétaire. Cette fois, il va devoir quitter le mas.
Le mas du Simbèu qui va désormais l’abriter n’est pas terminé : 4 murs et une seule chambre construite à laquelle on accède par une échelle. Malgré toutes les difficultés qui l’assaillent, le marquis continuera à fournir les courses demandées.
Et voici l’année 1933. En ce début d’année les bêtes de Folco ont contracté la douve. De plus le froid est rigoureux, tout est gelé, le Rhône charrie d’énormes glaçons.
Un peu de bonheur cependant : Frédérique, sa troisième fille épouse le 25 avril, Henri Aubanel, le petit neveu du grand poète provençal avignonnais, Théodore Aubanel. Tous les deux sont passionnés par les taureaux et les coutumes camarguaises.
A l’automne 1934, le marquis tombe malade. Son gendre, Henri Aubanel va s’occuper de la manade et, envoûté à son tour, il choisit de devenir manadier. A peine remis, en février 1935 Folco est à nouveau terrassé par le mal. Son état devient très inquiétant au point de lui administrer les derniers sacrements. Quelques bonheurs vont, tout de même, se produire : en premier lieu, cette année là, au mois de mai, la statue de Sara fera sa première sortie et sera portée en procession ; en second lieu, c’est la publication de son 2e ouvrage "Souto la tiaro d’Avignoun, récits papalins et camarguais" (Sous la tiare d'Avignon) par les Bibliophiles du Roure, grâce à l’initiative de Jeanne de Flandreysy.
1936. En avril Baroncelli participe aux fêtes de Nice. Grâce à ses cavaliers la bataille de fleurs est un triomphe.
En juillet c’est la guerre civile espagnole. Les bombardements de Guernica hanteront longtemps ses pensées.
Mais, pour lui, le plus dur reste à venir : son épouse décèdera le 6 août. C’est le choc. Il n’avait pas pressenti dans quel état de santé se trouvait la marquise.
Le 8 septembre, Jeanne de Flandreysy épouse le Commandant Emile Espéradieu, membre de l’Institut, grand érudit et archéologue éminent. Le mariage apporte au Palais du Roure une dimension nouvelle. Emile Espérandieu fait don de sa bibliothèque et de ses archives à Jeanne et, d’un commun accord, ils décident de créer la Fondation qui portera leurs deux noms et de la léguer à la ville d’Avignon.
A la fin de l’été 1938, suite à une ferrade son genou le fait souffrir au point de devoir s’aliter. Son état s’aggravant il est hospitalisé à Nîmes.
1939, voit la fin de la manade. Le marquis vend ses bêtes et ne gardera que quelques chevaux.
Et voilà de nouveau la guerre.
Il est âgé de 70 ans, il est malade et, comme toujours, il se trouve dans une situation inquiétante. Les herbages sont si difficiles à trouver qu’il n’aura bientôt plus qu’une seule ressource : garder lui-même tout l’hiver, le long des routes, les bêtes qui lui restent encore.
Le 26 juin c’est l’armistice.
Le 11 novembre 1942, les Allemands envahissent la zone libre. Le 16 ils s’installent au Simbèu, ne laissant à Folco que la cuisine et sa chambre. Quelques mois plus tard, en février 1943, il sera expulsé. Il part s’installer aux Saintes.
Le 24 mars, le marquis souhaite se rendre à Maillane pour honorer la mémoire de Mistral. Parti des Saintes à cheval, son cœur le trahit, il doit s’arrêter en chemin chez des amis.
Dans le courant de l’été, il se sent suffisamment gaillard pour accompagner quelques cavaliers à Toulon. Les événements l’obligent à voyager avec les chevaux, dans le même wagon qu’eux. La paille prend feu. Il réussit à l’éteindre à l’aide d’une bouteille de vin en arrosant les flammes. Mais les chevaux s’agitent et l’un d’eux lui donne un coup de sabot au genou. Il n’y prend pas garde. En septembre la douleur devient intense, la plaie s’est infectée. On l’emmène à Avignon. Il est opéré et une espérance de guérison semble se dessiner.
Cependant, Folco ne partage pas cette espérance : « Vous me soignez le genou, mais j’ai autre chose ». En effet, son cœur est en très mauvais état.
Le 15 novembre il fait appeler l’abbé Avril qui le confesse et lui donne l’extrême onction. Dès lors, chaque jour, il invoquera les saintes Maries espérant ainsi obtenir un soulagement.
Une longue alternance de mieux être et d’aggravation va se produire.
Et le 15 décembre de cette triste année 1943, à 12 heures 45, le marquis s’éteint sans souffrance dans cette belle chemise de soie bleu pâle qu’il portait toujours le 15 août, en l’honneur de la Vierge. Le 18 décembre, très tôt le matin, le corps du marquis est transporté au Roure. Puis les obsèques se dérouleront à l’église Saint Agricol, toute proche, avant l’inhumation au cimetière Saint Véran d’Avignon. Le 10e marquis de Baroncelli Javon - celui qui avait choisi pour devise : le Rouge et le Blanc, Rouge comme le sang, signe de la rédemption, Blanc comme la virginité du désert de Camargue - vient d’entrer dans la légende. En 1951, les cendres du marquis seront transférées aux Saintes Maries où un tombeau d’une grande sobriété fut construit, grâce à un comité créé à l’initiative de la Nacioun Gardiano, sur l’emplacement même du Simbèu, lequel avait été incendié et détruit par les Allemands. La mort lui aura épargné cette suprême insulte.
Tout au long de son dernier voyage, d’Avignon aux Saintes Maries, le peuple camarguais, le peuple Gitan et le peuple tout court lui rendent un fervent et vibrant hommage. Son cheval Lou Vibre, accompagne le marquis jusqu’à sa dernière demeure. Et l’on dit même que des taureaux de son ancienne manade, qui avaient été rassemblés, auraient emboîté le pas au cortège funèbre.
Désormais il repose suivant sa volonté : « Lorsque je serai mort, quand le temps sera venu, amenez mon corps dans la terre du Simbèu, ma tête posée au foyer de ma vie, mon corps tourné vers l’église des Saintes, c’est ici que je veux dormir ».
Pour terminer nous citerons ces deux extraits : « J’ai voué ma vie à un idéal : la Provence, et je n’ai embrassé mon métier que pour mieux servir cet idéal, pour me trouver plus près du peuple provençal, pour mieux arriver jusqu’à son cœur et pour mieux l’aider à sauver son passé de gloire, sa langue et ses coutumes ». « Et, dans mon malheur, ce m’est un soulagement de voir, qu’après tout, j’ai suivi loyalement mes ancêtres, paladins généreux, pour leur roi et leurs croyances ils se ruinaient, fidèles, et se faisaient tuer ».
« Ma Provence vaut bien un roi ».
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Joseph Darbaud.
Jean Joseph Darbaud, né à Meyrargues.
Ancien garde du roi. Epouse à Troyes Magdeleine Perrette, née vers 1738. Après la Révolution le couple vient s’installer à Meyrargues. Mais très vite Jean Joseph s’expatrie, abandonnant sa femme. Le mariage est dissous en 1794. Le seul enfant connu du couple est un certain Gaspard Louis Auguste Arbaud (le nom varie selon les actes officiels : Arbaud / Darbaud).
Célibataire de 46 ans, resté seul après la mort de sa tante, auprès de laquelle il vivait, il fait appel à une jeune servante, Thérèse Daumas, née en 1798. Thérèse se trouve enceinte des œuvres de Gaspard. L’enfant naît le 28 septembre 1826. Le juge de paix, homme d’honneur, épouse Thérèse le 29 novembre 1826.
* François Xavier Marius Philippe le 22 septembre 1830. Père de notre Joseph. Il se fera toujours appeler Félix et, c’est lui qui pris l’habitude de séparer son nom d’une apostrophe : d’Arbaud. (La famille Darbaud a toujours pris quelques libertés avec l’état civil.) *
Cécile Marie Thérèse Magdeleine le 28 juillet 1836.
C’est
un félibre de la première heure, signant ses poèmes en provençal Lou
felibre di Meloun (évidemment). Trois de ses poèmes seront
publiés dans l’Armana prouvençau.
* Valère né le 7 juillet 1808. (Le futur grand père maternel de Joseph) * Jacques Joseph Hipolite.
Elevée, par son père, dans l’amour du provençal, Marie a d’abord appris la langue chez sa nourrice qui maîtrisait mal la langue française. Par la suite, sa mère et le couvent où elle fera ses études, lui interdiront l’usage du provençal. Elle écrira donc quelques poèmes en français et, en secret, elle fera des vers en provençal qu’elle signera La felibresso dóu Cauloun. En 1863, elle publiera un recueil de poèmes : "Lis Amouro de Ribas" (Les Mûres des Rives) Une correspondance s’établira même entre elle et Mistral. Le 26 août 1868, elle épouse Félix d’Arbaud. Joseph d'Arbaud naîtra le 6 octobre 1874, à la "Petite Bastide", à Meyrargues, charmant petit village près d’Aix.
Dès le début et jusqu’à la fin de ses études secondaires, il sera un élève brillant. En 1888, il contracte la fièvre typhoïde, maladie grave, surtout à cette époque. Il en réchappe malgré une santé fragile.
C’est
également à cette époque qu’il fait une rencontre fortuite qui allait
orienter sa vie future. Quelques années plus tard, il évoquera ce fameux
coup du hasard :
Dès le
début, il ne donne pas l’impression d’être un étudiant très sérieux,
préoccupé par ses études. Il fréquente un groupe de jeunes poètes avec lesquels il fait ses premières armes littéraires. Parmi eux, Joachim Gasquet, qui sera toujours son meilleur ami. Ce dernier épousera en janvier 1896, Marie Girard, reine du Félibrige depuis 1892. En août 1894, Joseph écrit, en provençal, à Mistral pour soumettre à son jugement un poème qu’il vient d’écrire.
Post-scriptum : Ma mère ignore que je vous écris et que je vous envoie
des vers.
Mais Joseph, dont la constitution fragile l’avait exempté du service militaire, pourra-t-il supporter une existence aussi rude que celle d’un gardian ? Car être éleveur c’est, comme disent les Camarguais, se mettre dans les soucis. Cette fois la famille de Joseph n’y peut plus rien. Adieu licence !
En 1901, il achète encore 57 bêtes. Au printemps 1902, quittant les Saintes-Maries, d’Arbaud viendra s’installer dans le Plan du Bourg, longue bande de terre longeant la rive gauche du grand Rhône. Il s’y fait construire deux cabanes gardianes, Elles portent le nom de « Cabanes du Clos du Radeau ». Comme tous les manadiers, il connaîtra très rapidement les nombreuses difficultés liées au métier. Malgré les soucis il est heureux : « Ma vie pénible et indépendante de meneur de bêtes, dit-il, a fixé définitivement ma pensée. » Ses bêtes défendent vaillamment ses couleurs, azur et or. On lui demande aussi du bétail pour les corridas espagnoles.
Sa passion pour la Camargue ne l’empêche pas d’aimer les femmes certes, mais s’il veut bien se marier, car parfois il souffre de la solitude, il tient à la vie qu’il mène, même si celle-ci est dure et sans éclat comme il le dit lui-même. Et, malgré quelques épisodes amoureux, et quelques tentatives de mariage de la part de ses amis, dont la 1ere fut orchestrée par Mistral en 1899, il ne se mariera qu’en… 1946 !
Pour la Noël il publie son premier conte en provençal : Nouvé Gardian. Jusqu’alors, en dehors des discours ou des textes journalistiques, il n’avait publié, en provençal, que des poèmes. Il ne fera plus paraître de prose avant longtemps.
Quelques mois plus tard, Mme d’Arbaud, vend la manade afin de pouvoir payer les frais de pension de son fils. Le moral de Joseph est au plus bas. Mais ses amis provençaux ne l’oublient pas. Ses poèmes des Chants palustres et ceux qui seront ultérieurement regroupés dans son ouvrage : Lou Lausié d’Arle (Le Laurier d’Arles) paraissent régulièrement dans les numéros de Prouvènço. Malgré ses problèmes de santé, il se préoccupe de la grande crise vinicole qui frappe le Midi en 1907. Comme Baroncelli il prendra parti pour les vignerons. Et,
plus tard, il continuera sa défense du vin du Midi dans la revue Le Feu
dont il sera rédacteur en chef en 1917, puis directeur en 1921, à la
mort de son ami Emile Sicard.
En novembre de la même année, une certaine Louise d’Olivier de Pezet, devenue vicomtesse de Raphélis-Soissans, fait irruption dans la vie de d’Arbaud. La parenté est certes éloignée, mais elle appellera toujours Joseph « mon neveu » et celui-ci l’appellera « tante ». Elle vit dans son château d’Unang. Situé sur les contreforts du Mont Ventoux, entouré des forêts du plateau de Vaucluse, le Château est riche d’une histoire dont on a retrouvé des traces datant du IXème siècle. A partir de décembre 1909, Joseph, y fera quelques séjours. La rudesse du climat convenant bien à sa santé.
En 1910, à l’occasion de la mort d’un vieil indien, elle lui demande d’écrire autour de ce thème et d’insister sur l’œuvre de Monsieur de Baroncelli, lui promettant la publication dans une revue parisienne. Il s’exécute et écrit : « De la Camargue au Dakota ». L’article restera inédit et inconnu jusqu’au 25 avril 2000, date où il sera imprimé à l’occasion du Congrès de la Nation Gardiane qui s’est tenu le 19 mars 2000 à l’Hôtel de Ville d’Avignon, et de l’exposition au Palais du Roure en hommage à Joseph d’Arbaud.
Le 1er janvier 1917, d’Arbaud trouve enfin un dérivatif à sa solitude de Meyrargues, où il vit avec sa mère malade, le journal Le Feu, dont nous avons déjà parlé, qui avait cessé sa parution dès 1914, réapparaît sous une nouvelle forme, il devient bimensuel, et le sous-titre est éloquent : Organe du Régionalisme méditerranéen. La nouvelle revue s’intéresse d’abord à la Provence, à son art, sa littérature, sa culture, son tourisme, son commerce, ses entreprises… Sa mère, meurt le 12 septembre 1917.
Il écrit
chaque quinzaine plusieurs articles pour sa Revue, sous des signatures
différentes : d’Arbaud aura de nombreux noms d’emprunt. Il continue à
publier ses contes en français, dans Le Feu.
Il est Prieur de la Confrérie des Gardians qui existe depuis le XVIe siècle. Il est en même temps un animateur de la Nacioun Gardiano.
En 1925, il est fait chevalier de la légion d’honneur. Le président de la République, Gaston Doumergue, qui était originaire du Gard, lui adresse un courrier dans lequel il le remercie pour son envoi du Lausié d’Arle.
Nous voici en 1946. Le poète vieillissant, souvent malade se retrouve bien seul après le départ de ses visiteurs. Mais qui voudrait d’un homme qui n’est plus tout jeune, et souvent malade ? Il pense alors à cette jeune institutrice, Yvonne Recours, qu’il a connu à Hyères en 1931, avec laquelle il a correspondu presque quotidiennement pendant 14 ans, qui passionnée de provençal était fascinée par Joseph ? Elle
était, à l’époque, la seule qu’il acceptait de prendre en croupe. Alors
qu’il avait horreur de porter une Arlésienne parce que son bras passé autour
de sa taille lui froissait ses belles chemises bleues toujours impeccables.
A tel point que lors d’une fête à Béziers ne pouvant faire autrement que de
prendre une jeune fille sur son cheval, pendant tout le défilé, furieux, il
ne cessa de dire : « Pas proun dóu ferre, fau agué encaro de chato ! »
(Pas assez du trident, il faut avoir encore des jeunes filles)
C’est en toute simplicité et
en toute intimité que le mariage aura lieu le 28 août 1946. Enfin, d’Arbaud
n’est plus seul, pour la première fois de sa vie.
4 grands thèmes marquent l’essentiel de sa poésie : - La Poésie
de la Terre et des Eaux, avec le symbole des heures fugitives et des
saisons changeantes.
Lors d’une
conférence, d’Arbaud les définissait ainsi : « Li Cant palustre dont le
mérite est peut-être d’avoir incarné lyriquement et pour la première fois
les images de la terre camarguaise. ». En effet, ils sont entièrement
consacrés à la Camargue. Parmi les poèmes les plus connus et les plus
populaires on peut citer : La cansoun di Ferre, Esperit de la Terro, La
preguiero dóu gardo bèstio, La Cansoun Gardiano.
Ce recueil, en partie achevé en 1901, sera complété pendant des années. Il ne paraîtra qu’en 1951. Soit un an après la disparition de l’auteur.
Il comporte 30 poèmes dont les 7 premiers ont été écrits en Camargue avant son départ pour Montana, les autres après son retour en Provence. Là encore certains seront publiés avant l’édition de l’ouvrage en 1913. Ici, Arles et la Camargue s’effacent. Le poète nous conte pudiquement ses amours fauchés, son départ, sa mélancolie, son chagrin mêlé de dépit et ses tourments. Mais l’homme est orgueilleux, il lutte et il place au dessus de sa vie le laurier, le laurier des vainqueurs, le laurier vert des poètes.
Cette œuvre, née de la guerre 14-18, est faite de 4 poèmes qui expriment l’horreur des massacres : 1) La visioun de l’Uba
(sera, ensuite, publiée à part.)
Après une évocation de l’automne, l’œuvre dénombre le nom des amis morts à la guerre. Le poème se termine sur la prière du poète qui demande au Seigneur de les accueillir et de leur donner un éternel repos. L’ouvrage
paraît en mars 1920 aux éditions du Feu. La Vesioun de l’Uba
fait l’objet d’une édition grand luxe avec 3 eaux fortes d’Henry de Groux.
Celui-là même qui, durant les dernières années de sa vie, sera accueilli par
Jeanne de Flandreysy dans son Palais du Roure, à Avignon. - Lou
cor barra. L’œuvre écrite plus de 20 ans après le Laurier d’Arles, comprend 3 poèmes : - La
niue viro sus la mar (Le Feu, octobre 1921) - La
Coumbo (Le Feu, décembre 1921) -
Espelissoun de l’Autounado (Revue des Pays d’oc, 1932) Ce titre, Le cœur fermé, nous éclaire sur le thème des 3 poèmes : l’amour est vain, mais celui qui chante peut calmer sa douleur. Loin de la Camargue, l’amour est le seul maître ici, et le cœur à nu saigne au déroulement des regrets, des saisons et des heures.
Durant son expérience de manadier Joseph s’était pris d’affection pour cette terre camarguaise, ses gens, ses chevaux et ses taureaux dont il désirait en connaître leurs origines et leur histoire. On a dit, non sans raison, qu’il y avait du fantastique dans son œuvre. Mais ce fantastique prenait appui sur des recherches profondes menées par l’auteur lui-même, mais aussi sur les traditions. Cette inspiration camarguaise, mythique, préhistorique, a donné naissance aux œuvres suivantes :
Après de multiples aventures il épousera une princesse et, à la mort du roi, il deviendra roi lui-même. Après plusieurs années de règne, ayant perdu son épouse, il cédera sa couronne à son fils aîné et retournera en Camargue, avec seulement son cheval. Là, le vieillard vivra en solitaire, dans une simple cabane, se contentant parfois d’aller observer les bêtes. Les gardians ne le connaissant pas s’interrogeaient au sujet de ce vieux sauvage. Puis un jour on ne le vit plus. La cabane était vide. Et, à partir de ce jour là, jamais plus du vieux, il ne fut question.
- Lou Matagot. Pour Mistral, le matagot est un chat sorcier plutôt bénéfique, ici c’est un taureau maléfique qui apparaît la nuit dans le troupeau d’un gardian pour ensuite s’évaporer au lever du jour. Chaque apparition amène un malheur. C’est ainsi que périront 2 étalons et qu’une superbe vache trouvera la mort dans une noyade. Finalement, avec son trident après l’avoir fait bénir et toucher les reliques des Saintes, il tuera l’animal. Cette nouvelle issue d’une croyance populaire, permet à l’auteur de décrire la vie de ces hommes de taureaux qui ne connaissant ni nuit ni jour derrière leurs bêtes. Ces 3 contes écrits durant les années 1939-1946, ne seront réunis et publiés qu’en 2000 !
Ne sera publiée qu’en 1969 par les soins de Mme d’Arbaud.
L’histoire se passe en 1417, et se situe dans les lieux les plus sauvages, du delta. Ce qui concourt à créer, une atmosphère propice au mystère. Le gardian dont il est question, Jacques Roubaud, jadis prédestiné à la prêtrise, possédait des rudiments d’instruction, qui lui ont permis de consigner sur un cahier les faits extraordinaires dont il fut témoin : Intrigué par des empreintes inhabituelles il se mit, jour après jour, à la recherche de cet animal mystérieux qu’il nommera la Bête, ne sachant quel nom lui donner. Puis un jour des traces fraîches le conduisirent vers des massifs de roseaux où il découvrit la Bête. Sur un corps de bouc, une tête humaine portant des cornes, la face ravinée de vieillesse, avec des yeux farouches. Sans réfléchir, il traça dans l’air un large signe de croix. Alors la Bête se dressa et, après l’avoir assuré n’être point une créature du diable mais un demi-dieu déchu, chassé de tous les lieux et condamné à finir sa vie dans la solitude des marais, elle le questionna : - Pourquoi
me donnes-tu la chasse,monté sur ton cheval et armé de ta pique? Que t’ai-je
fait ? Bien qu’horrifié à l’évocation de cette rencontre, le désir de savoir l’attirait vers cet être affreux qui envahissait sa vie et ses nuits, au point qu’il redoutait d’en perdre la raison, d’en perdre son âme. Au fil des rencontres, Jacques Roubaud éprouvera de la compassion pour cette bête qu’il redoute.
- Tu peux
le monter, maintenant il sera docile, lui dit la Bête. Et, il en fut ainsi. - Pendant
plusieurs semaines, malgré ses recherches, le gardian ne trouva plus aucune
empreinte nouvelle. La lune évanouie, la grande roue animale s’arrêta. Les animaux regroupés, sans hésiter, reprirent la direction de leur manade. La Bête avait disparu.
Devait-il aller confesser son histoire ? Peut-être passerait-il pour fou. Peut-être une battue serait-elle organisée. Il imaginait alors ce vieux corps traqué, souillé de fange. Non, il ne pouvait pas la trahir. La dernière fois qu’il la revit, la Bête était décharnée, affaissée sur elle-même. En dépit de son dégoût il en eut pitié. Malgré ses longues recherches, la Bête demeura introuvable : Avait-elle fui ailleurs ? S’était-elle enlisée dans la vase d’un étang ? Jacques se sentit soudain terriblement seul. Outre le gardian et la Bête, outre l’aspect mythologique, la Camargue est toute contenue dans ce livre : la Camargue du silence, des grands espaces, celle des hommes, et des bêtes, celle des croyances.
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